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Episode 10 : La piste aux étoiles


Moi j’aime bien les JO. D’hiver, en particulier. Peut-être parce que je suis assis bien au chaud sur mon canapé devant la télé, contrairement à certains qui ont les pieds dans la neige. Bon d’accord, Sotchi n’est pas située en antarctique. Mais le tsar Vladimir a beau déplacer des montagnes (et les autochtones gênants), il n’allait quand même pas organiser ses jeux en Sibérie – pourquoi ne pas loger les V.I.P. au goulag tant qu’on y est ?

Non, je les adore, ces jeux. Ça change du championnat de foot dont la RTBF nous gave à longueur d’année. C’est aussi l’occasion de découvrir des disciplines qu’on ne diffuse que tous les quatre ans. Entre autres, le short-track (où les concurrents se retrouvent plus souvent dans le décor qu’à l’arrivée) et cette espèce de pétanque sur glace (où les joueurs passent leur temps à astiquer la piste). J’en profite d’ailleurs pour adresser une proposition au Comité Olympique et Interfédéral Belge : « Si vous souhaitez décrocher enfin une médaille : envoyez donc ma femme, proposez à Marie-Thérèse de participer à l’épreuve de curling car personne ne possède un tel coup de brosse ! »
J’entends déjà résonner la Brabançonne, larme à l’œil et goutte au nez…

Et puisqu’on en est aux élucubrations, imaginons le CIO désignant Nivelles pour accueillir les JO d’hiver. Avec 36 milliards d’euros, on en profiterait pour retaper le cinéma et construire un parking sous la Grand-Place. (Pour la piscine, il faudra attendre les JO d’été).

De la fenêtre du salon, ma future curleuse d’épouse et moi verrions les patineurs exécuter doubles lux et triples axel sur l’étang surgelé de la Dodaine sous le regard dépité de quelques pêcheurs. Je devine les skieurs alpins dévalant la rue de Namur depuis le mur SNCBiste ou slalomant entre les horodateurs. J’envisage un tremplin érigé sur le mont Saint-Roch, les sauteurs s’envolant par-dessus le square Gabriel Petit pour atterrir les bras en croix sur le parvis de la collégiale…

« Quelle utopie ! » me direz-vous. Et vous aurez raison. Non que le réchauffement climatique nous empêche de rêver – les canons à neige et les pelleteuses font des miracles – mais il se produit durant cette période deux événements cruciaux : la remise des labels par la Confrérie de la tarte et les soumonces (où on ne pêche pas de saumons dans la Thines, contrairement à ce que j’avais cru). Et rien, pas même une avalanche de neige carbonique, ne saurait empêcher un Aclot d’y assister.

Pour ma part, la cérémonie des tartes est une première. Et j’étais loin de m’attendre à une telle foule agglomérée devant les portes de la salle de spectacle – à peine si j’arrive à me frayer un passage jusqu’au bar. « C’est qu’il n’y a que 700 places et la moitié est réservée ! » me précise une petite dame visiblement en manque d’oxygène.

Deux ou trois Double Enghien plus tard, je confirme : plus la moindre place de libre. A moins que sur la droite… Oui, il reste une marche à côté de la petite dame justement. Pas le temps de lui sourire que la cérémonie débute.

Le rideau s’ouvre, dévoilant une trentaine de gars en rang d’oignon, portant toges noires flanquées d’hermine, toques de magistrat et médailles (olympiques ?). Et devant cette assemblée, celui qu’un long ruban rouge distingue de ses acolytes et qui doit être le chef. « Le Grand Vizir ! » me souffle respectueusement ma voisine. C’est du moins ce que je comprends, mon ouïe étant comme on le sait déficiente.

Dans la salle, à l’orchestre, siègent le Meilleur et les Echevins, dont la jolie mademoiselle De Bulle. J’aperçois aussi des responsables politiques qu’on a coutume de voir à la télé plutôt qu’en terre aclote – y aurait-il de l’élection dans l’air ? Ce qui prouve qu’il est de bon ton de s’afficher ce soir au Waux-Hall. Et que, en dépit de mes cheveux blancs et l’âge de mes articulations, je dois m’estimer heureux d’avoir trouvé un endroit où poser mon postérieur.

Mais trêve de lamentation, le Grand Vizir nous annonce le nouveau costume qui habillera Jo Djote. « Djan Djote ! » me reprend ma consultante avec un rien d’agacement. Apparaît en effet une petite réplique de Jean de Nivelles vêtue d’un uniforme, celui d’un capitaine de la 113e escadrille de Cavalerie de l’armée des Etats-Unis ayant libéré la ville en 1944 (ouf !) Pour ceux qui auraient un souci d’Alzheimer, un type de l’association Nivelles Historical Militaria nous donne un cours… d’histoire. Ce qui a pour don d’engourdir quelque peu mes neurones.

Je réprime un bâillement (au grand dam de ma voisine) quand une musique de tous les diables me fait tressaillir. On est passé des devoirs de mémoire à la récréation hystérique. D’abord projetés sur l’écran, puis œuvrant sur scène, quelques ados sautent, glissent, virevoltent à tout va. Les 2Mad, une école nivelloise de danse, nous font une démonstration de leur talent explosif – j’ahane en transpirant rien qu’en les admirant. Au point que je suis contraint de filer au bar pour me réhydrater à l’entracte. Il semble du reste que je sois loin d’être le seul dans ce cas…

Je retrouve la marche et ma consultante au moment où ce qui ressemble à une journaliste sportif nous parle de foot. Pas de chance, me dis-je. Sauf qu’il s’agit d’une parodie de match entre les Diables rouges et une pseudo équipe constituée des élus locaux. Entre reportages enregistrés et jeux de scène, les comédiens se moquent autant des premiers que des seconds. Un gars (qui me rappelle quelqu’un) se prend des gifles à tour de bras ; une dame semble n’être au courant de rien mais trouve cela « formidable ». Il y a même une petite poupée gonflable représentant un Conseiller – de taille modeste, je suppose. Ma voisine se tient les côtes, manque de s’étrangler dès que l’entraîneur de l’équipe aclote intervient.
Et tout se termine par une chanson revisitée, reprise en cœur par le public. Moi aussi j’ai ri, beaucoup ri. Si bien qu’au moment des applaudissements, je dois aller me rincer le gosier une fois encore. Comme d’autres. Vient le moment d’attribuer les étoiles aux fabricants de la spécialité culinaire indigène. Les confrères médaillés en toge sont donc de retour. Ils commencent par récompenser les moins bien notés, histoire d’accroître la tension, qui monte, grimpe. Et la meilleure tarte est… au beurre ! Même toute au beurre, si j’ai bien entendu.

C’est alors que le public se rue vers l’entrée principale du Waux-Hall, où l’on ne vend aucune boisson, où l’on ne vend rien d’ailleurs puisqu’on y offre des tartes à qui veut bien faire la file.
Et j’y retrouve ma chère voisine aux joues bariolées de rimmel, un peu gênée d’engloutir un énorme quartier de tarte al djote aussi chaude que dégoulinante. « Bon appétit, madame ! »

Qu’il fait bon de vivre à Nivelles. Vous ne trouvez pas ?
Archibald Pelote
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