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Episode 2 : Un accueil comme on n’en fait plus


Episode 2 : Un accueil comme on n’en fait plus
« Cette fois l’hiver est déclaré ! »
Souvenez-vous, c’était le dimanche 2 décembre, sur la RTBF, entre deux pubs.

Du sixième étage de notre nouvelle résidence Roi Soleil, Marie-Thérèse et moi regardons tomber la neige sur le parc – un beau dimanche en perspective, me dis-je. Sauf que ma femme est terrifiée à l’idée de me voir sortir. Le thermomètre du balcon a beau n’afficher qu’un petit degré en dessous de zéro, Marie-Thérèse m’imagine affrontant le blizzard, moustache givrée et stalactites sous le nez. Aussi décrète-t-elle que je ne me rendrai pas à l’accueil des nouveaux habitants sans Damart, gants fourrés, pantalon de ski matelassé, Moon Boots et parka digne du Docteur Jivago. Pour couronner le tout – si je puis dire – mon épouse me visse une chapka flambant neuve sur le crâne.

« C’était ton cadeau de Noël, m’annonce-t-elle à regret, mais je préfère te l’offrir tout de suite.
– Que ferais-je sans toi, ma chérie ! »
Ne manque plus que le traîneau tiré par une dizaine de huskys et je serai paré pour traverser l’Arctique. Ah, ces Bruxelloises parachutées en province…

Onze heures pétantes, je pénètre dans le hall où un homme aux cheveux de neige – ça ne s’invente pas – mais surtout d’une extrême gentillesse me remet trois ou quatre tickets.
« Ça vous permet de goûter aux produits locaux, m’explique-t-il, de boire, manger… »

Quelque peu inquiet, je lui souffle à l’oreille que s’il fait référence à cette pâtisserie, cette tarte au d’jock ou d’un nom avoisinant, j’aimerais autant échanger ce ticket-là pour une autre spécialité.

« C’est l’occasion de l’essayer chaude, me confie-t-il avec une pointe d’ironie dans le regard. Je m’y connais en fromage fondu. Pour tout ce qui est fondu, d’ailleurs. »

Et d’ajouter avec l’amabilité qui le caractérise :

« En sortant tout à l’heure
N’oubliez pas vos fleurs »

L’homme aux cheveux d’ange est donc poète.

Nous sommes 596, paraît-il. Cinq cent nonante-six nouveaux habitants en un seul trimestre ! Tous ne sont pas présents, bien sûr ; j’en compte à peu près soixante ou septante. Mais le Meilleur de Nivelles n’est pas peu fier, lui qui entame son discours de bienvenue.

A première vue, monsieur Pierre Huart, ce jeune homme mince et grisonnant, n’a rien du dictateur. Ou peut-être son autorité est-elle atténuée par les trois géants qui se dressent derrière lui.
Cela étant, je lui préfère la 1ère Echevine, Valérie… Valérie De Bulle ? – j’ai toujours eu un souci avec les noms de famille. J’espère en tout cas qu’elle ne me tiendra pas rigueur d’y voir le pétillant du champagne.
Son laïus terminé, le Meilleur nous suggère de faire la traditionnelle photo des nouveaux habitants à l’intérieur (il neige toujours). Je cours me placer à côté de Mlle De Bulle, histoire de taquiner un peu Marie-Thérèse, mais voilà qu’un immense barbu aux épaules de nageur vient se mettre devant moi. Aucune chance de figurer sur la photo des prochains journaux locaux. Ma femme va encore penser que j’ai trouvé une excuse pour aller au bistrot.

Il est maintenant l’heure de passer à la dégustation des produits aclots.

A défaut de champagne, on se contentera des bières proposées par les membres de
la confrérie dite de Jean de Nivelles, tous ficelés dans un tablier de brasseur en lin.

J’ai apprécié pas mal de bières au cours de ma vie, les Faro et Lambic brassées à Koekelberg et malheureusement disparues, le Half-en-Half que mon grand-père louvaniste appréciait tant, les trappistes en tout genre et j’en passe. Mais en trempant les lèvres dans ce breuvage à peu de mousse (une Djan d’Nivèle), je demeure perplexe. Un goût étrange venu d’ailleurs. J’en déduis que la fabrication n’a probablement pas évolué depuis des siècles, qu’il s’agit d’une sorte de philtre à base d’orge aux orties et racines de sassafras, un mixture que buvaient déjà les preux chevaliers, les rois, les empereurs qui ont changé l’histoire… Mais qui avaient un estomac à toute épreuve,eux. Excusez-moi. Où sont les toilettes ?

A peine suis-je revenu des W.-C. qu’un gars (vêtu cette fois d’un tablier vert) me propose un plateau où des quartiers de tartelettes chaudes n’attendent qu’à être dévorés. Mieux vaut tout de même me renseigner, après ce que je viens d’ingurgiter.

« Ça m’a l’air appétissant, c’est fait comment ?
– Avec une pâte à pain et de la makayance.
– De la mak à quoi ?
– C’est du fromage de Nivelles mélangé à de la bette, des oignons, du persil, des œufs et du beurre.
– Ch’est du cochtaud mais ch’est délichieux ! »

Que dire de plus, sinon que le poète a toujours raison.

Ainsi, la tarte al djote est un plat salé qui se mange très chaud. Quand je songe à ma dernière expérience… Impossible de ne pas me resservir plusieurs fois – je ferai l’impasse sur le stoemp-witloof-saucisse de Marie-Thérèse.

Reste à rendre visite à la dernière confrérie. « C’est une consœurie ! » me reprend aussitôt une charmante jeune femme.

Je suis tombé sur des féministes ! De fait, je n’aperçois aucun mâle derrière le stand. Je préciserais volontiers à la petite dame que le terme « consœurie » ne figure pas au Petit Robert – du moins pas encore – mais mon petit doigt me dit d’en rester là
et d’accepter le biscuit qu’elle me présente. Si j’ai bien entendu, il s’agit d’un Canabia ou d’un Cranestia (je commence à avoir des problèmes d’audition). Bref, ça ressemble à une petite galette bretonne. Sous la dent, par contre, on se rapproche plutôt de la couque de Dinant. En plus résistant.

« Vous en voulez un autre ?
– Non merci, ma femme m’attend. Vous savez ce que c’est… »

On se dérobe comme on peut.

Elle est pourtant adorable, cette petite dame enveloppée dans son tablier blanc immaculé. J’ignore si elle se prénomme Gertrude, mais je me garde de lui demander la recette du biscuit. C’est un secret après tout.
En sortant de la salle, je pense à emporter mes fleurs, ce qui devrait dissiper les doutes de ma femme quant à mes occupations matinales.
Le gentil poète aux cheveux d’ange a disparu.

Et la neige a fondu.

Mais voilà qu’une douleur commence à me lancer au niveau des gencives. J’ai la sensation d’avoir fêlé ma couronne. La faute au Cranestia ?

Il faut croire qu’à Nivelles, on trouvera bientôt plus de dentistes que de coiffeurs…
Archibalde Pelote
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