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Episode 3 : Navette spéciale


Episode 3 : Navette spéciale
Les vieux n’ont qu’à rester chez eux !
Qu’est-ce qu’ils croyaient, ces fossiles ?
Qu’ils prendraient le bus des TEC gratuitement jusqu’à la fin de leurs jours ?
L’espérance de vie ne cesse d’augmenter, le papy-boom est en marche !

Etre assigné à résidence n’a d’ailleurs rien de désobligeant, n’importe quel détenu placé sous surveillance électronique vous le dira. S’il ne s’est déjà évadé. Auquel cas, l’on déconseille vivement aux séniors de pointer le nez dehors – inutile de venir se plaindre ensuite d’avoir été détroussé par un malfrat en cavale !

Et quand bien même le secteur serait sécurisé, ce qui arrive parfois, rien n’égale une bonne journée devant la télé. D’autant que les programmes diffusés par nos chaînes sont d’une qualité exceptionnelle : téléboutique, téléshopping, télétourisme, sans omettre – ce serait un crime – les enquêtes palpitantes de l’inspecteur Derrick et son charme légendaire.

Que demande le peuple (du 4e âge) ?
Des transports gratuits desservant le centre ville ?
Alors : en voiture ! Ou plutôt : en « Nivelles-Navette » !
Ça vaut le détour et c’est un remède efficace contre le papy-blues.

Pour ma part, j’ai toujours respecté à la lettre les recommandations de mon médecin, à savoir la pratique quotidienne de la marche (un bon kilomètre environ). Chaque fin de matinée donc, qu’il pleuve, vente, neige ou qu’un détenu se soit fait la belle, je m’extirpe de mon fauteuil relax et j’annonce gravement à Marie-Thérèse :
« C’est l’heure de ma randonnée.
– Tu veux dire de l’apéro ! » me renvoie t-elle aussi sec.
Ma femme ne comprendra jamais rien à la médecine du sport.
D’accord, je m’octroie une petite pause à mi-parcours sur la Grand-Place, mais c’est le privilège de l’âge que de savoir ménager sa monture. Surtout lorsque le vent redouble d’intensité comme aujourd’hui, rendant la pluie horizontale. La sagesse m’impose de patienter au bistrot en espérant une accalmie.
En vain, semble-t-il.
C’est alors que j’avise un minibus jaune et gris métallisé affichant le sigle de la ville : la navette ! Les dieux seraient-ils avec moi ? D’après le site, elle devrait desservir le quartier de la Dodaine. J’y vois l’opportunité de combler mon retard – à chacun sa recherche du temps perdu.

Le « véhicule » (selon le jargon policier) vient de se ranger le long du trottoir d’en face, côté Collégiale. Pas une seconde à perdre, même si je dois traverser en dehors des passages cloutés. J’arrive à l’instant où coulisse la porte du minibus, lorsqu’une jeune femme – la cinquantaine tout au plus – manque de m’éborgner en fermant son parapluie. Oups ! désolé, dit-t-elle en esquissant un sourire mutin avant de grimper dans la navette. « Un p’tit coin d’ parapluie, contre un coin d’ paradis… »

« Bonjour Madame, l’accueille le chauffeur (un gars tranquille au visage grassouillet). Vous allez où ?
– A l’hôpital, merci… »

Ensuite silence. Je m’interroge : pourquoi l’homme ne m’a-t-il rien demandé ? Peut-être qu’il nous croit mariés, ce qui est plutôt flatteur à mon égard. Du coup, il doit s’imaginer que notre couple bat de l’aile en me voyant prendre place sur la banquette arrière alors que la jeune femme vient de s’asseoir à l’avant. Bref, on démarre et je boucle ma ceinture.

Après avoir fait le tour complet du premier rond-point, nous entamons l’ascension de la rue de Saintes (son nom m’est devenu familier à force d’y avoir repris mon souffle). Mais au moment où je m’attends à tourner à droite en direction du parc, voilà que le chauffeur s’engage sur la gauche. J’en reste muet. Cela dit, il y a quelques vieilles bâtisses dans la rue qui méritent qu’on s’y attarde.

Deux minutes plus tard, on se retrouve dans les embouteillages d’une petite place marchande triangulaire. J’ai beau réaliser que la distance me séparant du conducteur est d’à peine trois mètres, je préfère me taire. Advienne que pourra. Et puis le gars ne m’a rien demandé lui non plus.

L’excursion se poursuit. La navette entame une montée en courbe, atteint une gare désaffectée, pénètre dans un vaste parking bondé qu’elle traverse à contre-sens, redescend par la même rue, vire d’un côté, de l’autre, tourne encore, gravit un pente abrupte et finit par s’immobiliser à proximité d’un hôpital blanchâtre, qui doit dater d’avant-guerre. La dame au parapluie me quitte, je deviens un navetteur solitaire.

Quelques centaines de mètres plus bas, nouvelle surprise : retour à la case Grand-Place !
« Pardon de vous déranger, finis-je par demander au conducteur, mais j’aurais aimé savoir si vous comptiez passer par le parc ?
– Fallait monter de ce côté-ci, lance-t-il à son rétroviseur, pas du côté de la collégiale ! »

Sur quoi le minibus se range pour embarquer un couple, un vrai cette fois, qui souhaite se rendre au mini-golf. Le mini-golf… Bon sang mais c’est bien sûr ! On peut le voir de notre balcon. Je m’entends soupirer d’aise à l’idée d’arriver enfin.

Quand nous reprenons la rue de Saintes jusqu’au sommet, je ne m’inquiète même plus ; ma montre indique que je n’ai plus aucune chance de manger chaud ce midi, même héliporté. Alors autant profiter du paysage, se dire que la « Nivelles-Navette » vaut bien un petit train touristique (les commentaires en moins mais le confort en plus). L’itinéraire prévoit justement un ultime crochet en passant devant le cimetière, puis une visite éclair du quartier rupin où l’on peut admirer entre autres de superbes villas aux vues imprenables sur les terrains de sport.

Ravissante, cette petite escapade d’une vingtaine de minutes en terre aclote. Du reste, avec un tel vent de face, j’aurais mis plus de temps en rentrant à pied, non ?

Reste à convaincre Marie-Thérèse…
Archibald Pelote
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