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Episode 4 : Orange mécanique


Episode 4 : Orange mécanique
Dimanche 17 février, cinq heures du matin : je suis brutalement tiré de mon sommeil, quelqu’un tente de m’arracher le bras.

« Réveille-toi, Archibald ! Réveille-toi ! »

Ebloui par la lampe de chevet, j’émerge péniblement pour découvrir les yeux exorbités de Marie-Thérèse aussi pâle que l’oreiller. Ma femme semble à l’affût, cou tendu, mâchoires musclées. A peine si j’ose récupérer mon bras en l’interrogeant du regard.

« Tais-toi ! crie-t-elle avant que j’aie entrouvert la bouche. Tu entends ?... Ne me dis pas que tu es sourd à ce point là !
– Si tu parlais moins fort, peut-être que…
– C’est une fusillade, Archibald ! On tire à la mitraillette dans le centre ville ! »

Voilà un tueur fou bien matinal… Evidemment, quand on sait l’intérêt que porte une Bruxelloise pure souche aux réjouissances provinciales telles que le carnaval, on comprendra aisément qu’elle confonde un tambour avec une arme automatique.
Une nouvelle rafale retentit dans la nuit. Ma femme met la main sur les boules Quiès. Et de conclure : « J’ai toujours su que cet endroit était mal fréquenté. »

Sacrée Marie-Thérèse.

Pourtant, d’après le reportage télé que j’ai vu mardi dernier, ce genre de festivités amuse les autochtones au plus haut point. Alors pourquoi n’irais-je pas faire un tour en ville cet après-midi ?
Moi aussi j’ai envie de voir ces bibendums bigarrés à clochettes, enturbannés ou flanqués d’un énorme chapeau à plumes, qui jettent des oranges sur tout ce qui bouge. Sans compter que le soleil devrait être de la partie.

Mais arrivé sur la Grand-Place déjà noire de monde, mon engouement retombe comme un soufflé mal programmé ; on est loin de la parade de Nice à laquelle j’ai assisté dans ma jeunesse. Je constate qu’ici, à la campagne, la crise frappe durement. Les moyens octroyés pour divertir le peuple ont été réduits à néant. Comment justifier sinon la pauvreté de ce cortège et ses chars faits de bric et de broc ?
Défilent entre autres un groupe d’une époque inconnue, vêtu de rouge (sans doute des socialistes car les hommes portent un nœud pap), des pirates plus proches du capitaine Igloo que de Johnny Depp, des clowns qui n’amusent personne, des militaires belges – je m’étonne qu’ils ne soient pas tombés en panne –, quelques Brésiliens recalés des écoles de samba, j’en passe et des moins bons… Même les jolies petites miss carnaval paraissent s’ennuyer à mourir.

Entre parenthèses, j’aurais deux mots à dire au c… qui m’a fichu son satané canon de confettis dans la figure – il a fallu qu’un brave type me frappe dans le dos pour que je recrache la demi-livre de papier avalé de travers.
« On n’est pas là pour se faire empailler, on est là pour voir le défilé ! »

Et après ? me direz-vous.

Eh bien, après c’est le calme plat, l’interlude sans musique. J’en profite pour me renseigner auprès du gars qui m’a sauvé de l’étouffement :

– Vous savez ce qui arrive maintenant ?
– C’est l’bordel ! maugrée-t-il.

N’osant imaginer qu’il s’agit d’une maison close ambulante, je me contente d’opiner bêtement.

En attendant, toujours rien à l’horizon. Dans la foule qui commence à s’impatienter, les critiques vont bon train quant à l’organisation :
« C’est encore pire que l’année dernière ! » Les parents désertent peu à peu la Grand-Place, au grand dam des enfants : « On n’a même pas eu d’oranges ! »

Il est pratiquement 19 heures quand je décide d’aller boire un verre (en plastique), histoire de faire passer le temps et le goût de confettis. Sauf que les bistrots sont pleins à craquer ; impossible d’entrer sous peine d’étouffer une nouvelle fois. C’est alors que j’entends quelqu’un lancer à la cantonade : « V’là les Gilles ! »

« Gilles », c’est le prénom que portaient aussi les bibendums à clochettes dans le reportage télé. Certes, ceux-ci ont pris un sacré retard. Mais qui leur en tiendra rigueur ? Ils viennent probablement de loin. De Binche, qui sait ? Et vu leur costume volumineux (à moins que ce ballonnement ne résulte d’un excès de poids), je les imagine mal se déplaçant en voiture. Voilà qui explique ce pas de danse savamment dosé, cette cadence à l’économie mais néanmoins contagieuse.

Quoi qu’il en soit, je leur trouve fière allure à ces bonshommes en sabots, et leurs oranges ressemblent plus à des offrandes qu’à des munitions, n’en déplaise à Marie-Thérèse.
Malheureusement, aucune n’arrive jusqu’à moi.

En revanche, du côté du fourgon qui suit la fanfare, ça canarde à tout va. Un projectile vient d’ailleurs s’écraser en un bruit mou sur la tête d’une jeune femme à mes côtés. Une pulpe rouge dégouline le long de son visage ébahi.

– Dommage, lui dis-je en m’abritant, c’était une orange sanguine.
– Pas grave, dit-elle en sortant son mouchoir, j’aurai plus de chance demain.
– Ils vont remettre le couvert ?
– C’est le carnaval aclot. Et mardi, c’est le raclot.
– Et mercredi, c’est clos.
– Oui, sourit la jeune femme avant d’entamer à son tour la danse du Gilles venu de loin.

Quel santé, ces Nivelloises !

Quant à moi, j’irai plutôt m’acheter des oranges au supermarché ; je préfère les presser à la maison.
Il paraît que le carnaval est censé chasser l’hiver. Mais à Nivelles, on dirait que c’est l’inverse. En tout cas la neige ne cesse de tomber depuis…
Archibald Pelote
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