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Episode 5 : Week-end sportif


Episode 5 : Week-end sportif
Marie-Thérèse passe le week-end à Blankenberge dans le « flat » que sa sœur et son mari louent chaque printemps. J’étais censé accompagner ma femme mais depuis que j’ai acquis la nationalité wallonne, une question me taraude l’esprit : pourquoi irais-je enrichir ceux qui m’accusent de vivre à leurs crochets ?

Certes, dans un pays surréaliste, on n’est plus à une contradiction près.
Certes, la Flandre n’est pas la Chine et la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a rien du Tibet, quoiqu’il existe tout de même une certaine similitude entre le Dalaï-Lama et Rudy Demotte, due sans doute à ce côté zen qui transparaît dans leurs allocutions. A moins que ce ne soit la coupe de cheveux....

Certes, à mon âge avancé, je devrais moi aussi me conduire en sage.
Sauf qu’un homme de conviction se doit de poser un acte fort quand la situation l’exige, quitte à déstabiliser son épouse par le biais d’une tirade improbable :
« Non, je n’irai pas à la mer ! Dieu sait pourtant que la côte va me manquer, avec ses digues tranquilles, ses plages sauvages et le charme rustique de ses immeubles en front de mer. Sans omettre le sourire bienveillant des commerçants (qui, soit dit en passant, ont raison de porter plainte quand l’IRM a l’outrecuidance d’annoncer du mauvais temps). En vérité, je te le dis, Marie-Thérèse, c’est avec une réelle tristesse que je me vois dans l’obligation de boycotter ce pèlerinage au littoral, cet endroit idyllique que nous envient nos voisins fransquillons ; de la Normandie au pays basque, de la côte d’Azur au Languedoc-Roussillon. Je te souhaite le plus beau week-end qui soit. Embrasse avec effusion ma belle-sœur adorée et mon cher beau-frère ! »

Bref, je suis célibataire jusqu’à dimanche après-midi. Même dimanche soir si l’on considère que Marie-Thérèse voyage en train. J’entends déjà ma pipelette de belle-sœur y aller de son commentaire : Archibald va traîner au bistrot, se faire livrer des pizzas midi et soir, fumer des gros cigares qui puent, s’endormir devant la télé avec ses chaussures sur le canapé, etc. pendant que mon beau-frère opine mécaniquement, à l’instar de ces chiens qu’on plaçait autrefois sur la plage arrière des voitures.

Eh bien, pas du tout ! J’ai dans l’idée de passer un week-end sportif et en plein air, bravant ainsi l’hiver que le carnaval a rappelé. Devenir Nivellois, un vrai (un « echte authentique » dirait-on à Koekelberg), demande que l’on s’intègre, que l’on crée des liens. Or, y a-t-il un vecteur plus social que le sport ? Aussi, sachant que je pratique déjà la marche assidûment, ai-je l’intention de supporter un club. Reste à déterminer lequel.

Je me rends d’abord au club de tennis, le plus proche de ma résidence. Premier choix et première difficulté : une côte à gravir, du même acabit que la rue de Saintes. C’est donc les jambes en coton et le souffle court que je pousse le portillon menant aux installations. Mais personne ne joue, les courts sont vides. Les tennisman et women se sont réfugiés dans leur chalet aussi vieillot qu’animé et qui donne envie de s’y réchauffer.

A peine me suis-je frayé une place au bar qu’une bière se retrouve devant moi. Et quand je sors mon portefeuille, le serveur m’indique qu’elle est déjà payée. Qui me l’a offerte ? Est-ce ce jeune homme goguenard au visage rond parsemé de tâches de rousseur en train de raconter une blague ? Est-ce son compère grassouillet qui rigole sous son chapeau ? Ou encore cet autre, un beau ténébreux évoquant une partie de pétanque ? Mystère… Et les tournées de défiler sans que j’aie le temps d’offrir la mienne. Si bien qu’en sortant deux heures plus tard, je me sens tout guilleret et déjà fan du « Smashing » (si j’ai bien lu le nom figurant au-dessus du comptoir).

Au bas de la pente dévalée en slalomant, j’avise des sportifs d’un autre genre, installés autour de l’étang derrière une canne à pêche. Ils trônent sur une sorte de caisse à tiroirs métalliques flanquée de roues, tubes et plateaux divers. De temps à autre, les athlètes imperturbables balancent de la terre dans l’eau pour faire fuir les canards. Ou peut-être n’ont-il rien d’autre à faire. C’est alors qu’un long et puissant coup de klaxon les sort de leur léthargie. Les cannes sont instantanément sorties de l’eau et les caisses à tiroirs abandonnées par leurs occupants. On ne plaisante pas avec l’apéro. Et vu que la cantine improvisée semble ouverte aux supporters, je m’accorde une petite bière supplémentaire en compagnie des pêcheurs d’eau douce, nettement plus loquaces que les carpes qu’ils ont rmanquées.

L’étape suivante me conduit au stade de football désert, ce qui me surprend. Heureusement que le gardien du parc, un grand blond débonnaire, est là pour me renseigner :

« Le foot a déménagé chez les militaires, me dit-il, ici c’est le CABW.

– Le CABW ?

– La course à pied. C’est connu comme truc, le président fait de la télé. »

Dommage que ce célèbre consultant soit absent en effet, j’aurais aimé lui poser quelques questions pertinentes. Par exemple, quels étaient les temps d’Ivo Van Damme lorsqu’il a obtenu ses deux médailles d’argent à Montréal en 1976 ? Mais peut-être devrais-je appeler les renseignements de Belgacom…

Pour l’heure une nouvelle épreuve m’attend, et non des moindres : l’ascension du mont de la Dodaine par la face nord. C’est en effet là-haut, par-dessus les nuages où l’oxygène se raréfie, que se situe le club de rugby. Mais une fois le sommet atteint : wouah ! Carrément le top du top. Qui aurait imaginé un club-house aussi somptueux, digne d’accueillir la coupe d’Europe ? Bon, il manque peut-être les tribunes et les spectateurs pour garnir celles-ci. Quant au niveau de jeu proposé… Disons qu’il me paraît quelque peu disproportionné au regard des infrastructures. A mon avis, l’équipe qui évolue sur le terrain est constituée d’une bande de copains ; les vrais artistes du ballon ovale, eux, doivent jouer en déplacement, à Toulouse ou Cardiff. J’opte donc pour le bar où quelques bébés géants joufflus donnent de la voix et trinquent tout sourire en se tapant dans le dos (au vu de leurs paluches, j’ai intérêt à ne pas avaler de travers).

Une heure et deux bières plus tard, me revoilà dans la vallée, en compagnie cette fois d’artistes du stick. Et là : bof… Pas terrible la baraque en préfabriqué faisant office de club-house. Les équipes fanions évoluent à coup sûr en provincial. J’irais bien les voir frapper la balle sur leur gazon en plastique, mais il me faudrait remonter les escaliers que je viens de descendre. Et puis une buvette, même modeste, reste une buvette. Alors autant m’offrir une dernière pour la route avant que la nuit me surprenne. Un détail m’intrigue alors. A droite du vieux bar en lambris, j’aperçois un cadre renfermant trois maillots de l’équipe nationale féminine, celle-là même ayant participé aux jeux de Londres dont on a tant parlé. Seraient-ce les maillots de joueuses du cru ? Quelque chose m’échappe…

J’ignore encore quel club aclot je vais supporter au final. Le choix sera cornélien. En attendant, je sens que je n’aurai pas le courage de réchauffer les carbonades de Marie-Thérèse. Je vais plutôt me faire livrer une pizza. Puis je fumerai un gros cigare qui pue. Et je finirai par m’endormir devant la télé avec mes chaussures sur le canapé. La faute au week-end sportif…
Archibald Pelote
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