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Episode 6 : Il était une foire


Episode 6 : Il était une foire
Notre voisine du dessus promène son yorkshire nain à longueur de journée. J’ignore si la boule de poils souffre de cystite chronique ou si sa maîtresse a la bougeotte. Toujours est-il que je les croise sans cesse. Et ce matin – manque de bol – c’est dans l’ascenseur. Les portes se sont à peine entrouvertes que la dame au mini clébard entame un soliloque agrémenté de postillons. « Ah, M’sieur Pelote, vous avez vu ce temps pourri ? Qu’est-ce qu’ils fabriquent à la météo ? Avec tous les impôts qu’on paye ! Pépette – c’est ma chienne, elle est trognon, hein ? –, Pépette me fait une bronchite; vous le croyez, ça ? En mai, fais ce qu’il te plaît. Bonjour le dicton ! Sans blague, on se croirait en novembre. Et en novembre, reste dans ta chambre, voilà ce que je dis ! Seulement elle doit faire ses besoins, ma Pépette. »

Sur quoi la voisine se penche sur l’animal et se fend d’un sourire maternel. « Pas vrai, ma fille ?
– Rwarf ! » confirme Pépette en remuant la queue.

La voisine avise alors mes bottes en caoutchouc immaculées et se redresse, le sourcil grave : « Vous avez peur que Pépette vous fasse dessus que vous avez mis vos bottes ?
– Non, dis-je en m’excusant presque, je suis équipé pour aller à la foire agricole.
– A la foire agricole ? ricane-t-elle. Tant qu’à faire vous auriez dû mettre aussi une salopette bleue et prendre une fourche ! Vous débarquez de la capitale ou quoi ? »

Curieux comme certains jours l’ascenseur peut me paraître d’une lenteur extrême.

Enfin, me voilà libre, à l’air. Sous une fine pluie glacée, il est vrai. Mais bon, la découverte du monde rural mérite bien cette épreuve. J’imagine déjà les troupeaux de vaches lénifiantes qui ruminent sur du foin bio, les tendres veaux tétant aux pis sous le regard bienveillant mais néanmoins alerte de quelque taureau majestueux. J’envisage des cheptels de moutons rassemblés par des chiens de berger (autrement utiles que des yorkshires nains). Je songe aux chevaux de traits habiles déplaçant des troncs d’arbres. Je rêve de cochons aux quatre jambons dont je me payerais volontiers une tranche. Je veux entendre caqueter les coucous de Malines en flamand, glouglouter les dindons de Ronquières en wallon. On annonce même un élevage d’autruches – j’achèterai une douzaine d’œufs, histoire que Marie-Thérèse me concocte une omelette ce midi. J’aimerais aussi goûter autre chose que cet éternel plattekeis que ma femme continue d’importer par nostalgie. Des fromages d’abbayes, par exemple ; de Chimay, de Maredsous ou d’Orval, avec les bières ad hoc. Je salive déjà. D’autant que le ciel s’éclaircit.

Avant de rejoindre le centre ville, je longe l’avenue du parc où, paraît-il, quelques animations sont proposées. De fait, une quinzaine de badauds s’est attroupée devant une arène de fortune. Un murmure admiratif se propage : la foule médusée vient de reconnaître don Diego de la Vega, alias Zorro chevauchant Tornado – le beau Zorro avec son cheval et son grand chapeau. Au micro, le fidèle serviteur Bernardo (qui a recouvré la parole) commente la séance de dressage qui débute. Le Sergent Garcia et son caporal sont présents, bien sûr, aussi dynamiques que dans la série de mon enfance. Simplement ils ont troqué leur monture pour une moto de la police fédérale et leur casque blanc à visière fait office de chapeau « corduan ».

Un petit train touristique remplaçant la navette m’emmène ensuite jusqu’à la Grand-Place où m’attend le vrai spectacle. Hélas, le temps exécrable annoncé semble avoir découragé certains fermiers. J’aperçois tout de même quelques bovins aux muscles surdimensionnés. Serait-ce la race blanc bleu belge ? Je demanderais bien au propriétaire si ses vaches font du bodybuilding, mais je crains de passer encore pour un Brusselaire. En mangeant plus de steaks, j’ai peut-être une chance de me métamorphoser en Schwarzenegger. J’en connais une qui risque d’être surprise.

A part ça, quoi d’original ? Hé bien d’énormes tracteurs rutilants. Sinon une brebis et son agneau ; une chèvre et son chevreau ; un coq et trois poules sans poussins ; deux canards divorcés ; une autruche imperturbable. En revanche, le cloître abrite un nombre incalculable de volatiles et lapins ; de la petite caille de Chine au lapin géant des Flandres. On y vend même du miel, une denrée qui se raréfie.

Pour les papilles toujours, on trouve des salaisons à foison. Mais aussi le hot-dog campagnard, le boudin bucolique, la saucisse rurale, la crêpe paysanne, le biscuit champêtre, la tarte rustique.

Sans oublier – ce serait dommage – des bracelets de montres, des figurines en bois sculpté, des bijoux de fantaisie, etc. A mon avis, la foire de Libramont n’offre pas autant de bricoles agricoles.

En attendant, ce temps sec m’a déshydraté. Je me dirige illico vers le premier stand permettant de se désaltérer – tiens, c’est celui de la confrérie de la tarte aclote – et commande une blonde.

« Excellente, cette bière, dis-je au gars en tablier, elle se boit comme du petit lait (agricole, ai-je failli ajouter).
– C’est de la Double Enghien, sourit-il.
– J’en reprendrais volontiers une autre. »

Je m’installe donc à une table sous la tonnelle, laissant vagabonder mon regard. Les visiteurs défilent, les bières également. Sauf que les effets ne tardent pas à se manifester. J’ai l’impression que le serveur s’est dédoublé. Idem avec le petit train censé me ramener. Il va falloir choisir le bon ou attendre que les vapeurs d’alcool se dissipent. Conclusion :
la Double Enghien porte bien son nom.

Dans le hall de la résidence, je retrouve la dame et son cabot microscopique.

« Et alors, vous en pensez quoi ? » s’enquiert la voisine.

Je demeure silencieux un moment.

– J’en pense, finis-je par répondre, j’en pense que vous devriez mettre votre chienne en pension chez un éleveur de blanc bleu belge…
Archibald Pelote
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