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Episode 7 : Annie-cordiste


« Alors, ces vacances ? s’enquiert la voisine du dessus, tellement bronzée que j’ai dû faire le lien avec son fichu yorkshire avant de la remettre.

– Nous sommes partis en Syrie, finis-je par lui répondre sans ciller, dans un charmant bunker avec vue imprenable sur la forteresse de Nimrod ; les tour-opérateurs font des prix planchers en ce moment… L’an dernier on a fait le Mali. »

Un ange passe rapidement.

Après quoi la voisine tourne les talons et s’éloigne d’un pas outré, suivie par le cabot atrophié agonisant au bout de sa laisse. Mon petit doigt me dit – mais il peut se tromper – que cette gente dame ne m’adressera pas la parole de sitôt. Et c’est aussi bien.

En vérité, ma femme et moi sommes restés à Nivelles. Pourquoi chercher le soleil à l’étranger quand on jouit d’un été caniculaire en Belgique ? Cela étant, un petit séjour en Ardenne m’aurait inspiré, histoire de prendre un peu l’air. D’autant que la Gouvernement wallon vient de nous gratifier d’un nouveau coup de génie dont il a le secret afin d’optimiser le tourisme vert. Le concept a été baptisé : « Les forêts d’Ardenne » (fallait le trouver) et propose des séjours pour le moins insolites. Comme dormir dans un tipi (sympa de jouer aux indiens) ou dans une bulle transparente (au diable la pudeur ! on y voit mieux la nature, surtout la nuit.). Chapeau donc aux dirigeants de la Région ! voilà une trouvaille du même acabit que le nouveau logo – j’ai failli écrire « Lego » – aux gros points noirs, appelés aussi comédons.

Hélas, trois fois hélas, Marie-Thérèse déteste l’aventure. Mais surtout, elle n’aurait manqué l’abdication d’Albert II pour rien au monde. Ni le couronnement de son fiston, cela va de soi. Curieux d’ailleurs que l’on parle de couronnement alors que le souverain est coiffé d’un simple képi. Sans doute est-ce moins lourd à porter…

Mais que d’émotion en ce jour de fête nationale si particulier ! Que de kleenex consommés ! (deux paquets concernant ma chère et tendre). Ne manquait que la drache nationale et quelque anarchiste scandant « Vive la République ! » pour perpétuer la tradition. Et comme disait je-ne-sais-plus-qui-dans-un-bistrot-dont-j’ai-oublié-le-nom : « Chez nous, on n’a pas de pétrole mais on a des rois et encore plus de reines ! »

Certes.
Oserais-je avouer que je me suis assoupi devant la télé ? Par chance, les médias ont eu la bonne idée de rediffuser ces bouleversantes cérémonies en boucle ; impossible d’y réchapper, quelle que soit l’heure et toutes chaînes confondues. Qui osera encore prétendre que nos programmes ne sont pas
« fooor-midableus » ?

Si j’ai eu la faiblesse de m’endormir au lieu d’écraser une larme patriotique, c’est que j’avais assisté la veille au concert d’Annie Cordy – rien que ça ! Cette chère et pétillante Annie, de son vrai nom Léonie Cooreman, faite baronne par l’ancien roi (je veux dire le papa du nouveau), de surcroît née à Laeken, soit à quelques encablures de Koekelberg !

A chacun sa façon de se sentir belge. Marie-Thérèse, par exemple, se veut royaliste par devoir. Quant à moi, je suis un fervent Annie-cordiste par hasard. Qui sait si je n’ai pas croisé Léonie Cooreman dans ma jeunesse ?

Bref, me voilà trépignant sur la Grand-Place le jour J, quelques minutes avant l’heure H. Il y a du monde pour assister au concert, c’est vrai, même si on est loin des milliers de personnes annoncées. Tant mieux au fond, je peux me rapprocher de la scène.

L’attente débute, se prolonge… Normal, me dis-je, une grande artiste sait se faire désirer. Le bonheur se mérite, non ? Je patiente donc de bonne grâce. Jusqu’à ce qu’une question vienne me titiller les neurones : les organisateurs de l’événement seraient-ils également ceux qui ont « géré » le cortège carnavalesque ? Si oui, je suis bon pour trépigner encore un sacré bout de temps…

Mais non – ce que je peux être médisant ! – la voilà, la reine de la soirée, la guest-star comme disent les jeunes. Voici mon élixir antistress, la pile Duracell de mon cœur (quoique je n’aie pas encore de pacemaker). Voici Annie, tout simplement grandiose, qui entame sa première chanson.

Sauf que… Sauf que je n’entends rien. Ou si peu. Rien d’audible en tout cas. Un instant, je me crois devenu malentendant. Mais visiblement, c’est pareil pour mon entourage. Annie en vient d’ailleurs à interpeller les gars de la sono : elle ne s’entend pas chanter non plus. Un dialogue de sourds en somme… Encore heureux que le public bon enfant connaisse les paroles.
Du coup, j’entreprends de me rapprocher un peu plus de mon idole ; un chemin de croix vu mon âge et la foule qui danse. Si bien que lorsque j’atteins enfin la scène, Annie fait sa sortie.

Déception profonde.

Une chose me rassure cependant : je ne suis pas sourd ! Il se fait que j’ai entendu Annie exprimer son sentiment dans la tente faisant office de coulisse en ces mots : « Mon petit, quand on est incapable d’organiser un concert, on s’abstient ! ». Ou quelque chose du genre (il semble que mon ouïe soit plus performante que ma mémoire). J’ai l’impression que le « petit » s’est pris une claque…

J’ignore à quel « petit » s’adressaient les reproches de cette artiste de renommée mondiale car il n’y eut qu’un silence en guise de réponse ; coupable, j’imagine. Et je ne tiens pas à le connaître.

Il y a néanmoins une excellente nouvelle. D’après ce que j’ai pu comprendre, notre chère Annie va nous rendre une nouvelle visite, cette fois au Waux-Hall. Et je reste persuadé que l’on pourra enfin apprécier ses chansons sans devoir lire sur ses lèvres.

Lorsqu’on est Annie-cordiste, on se doit de rester positif en toute circonstance.
Archibalde Pelote
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