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Episode 8 : Chacun son tour


Episode 8 : Chacun son tour
Il y a un peu plus d’un an, je persuadais ma femme d’abandonner Koekelberg pour nous installer à la campagne, dans un coin paumé que les Bruxellois brusselants situent vaguement entre Tournai et Arlon : Nivelles, Brabant wallon.

Adieu stress, bruit, pollution. Terminé l’anonymat de la capitale. Au diable la sinistre basilique du Sacré-Cœur ! Nous allions enfin goûter aux délices de la vie provinciale, profiter d’une retraite ô combien méritée. Et c’est une Marie-Thérèse sur le coup apaisée, béate même, qui s’imagine en train de me tricoter des chaussettes qui grattent pendant que je l’observe religieusement (en jetant toutefois un œil furtif à la pendule qui finira bien par sonner l’heure du repas hypocalorique agrémenté d’un Vichy-Célestin fines bulles). Un havre de paix, soupire d’aise ma chère et tendre, l’Eden pour ascètes, une fin de vie sans histoires, l’interlude éternel… A ceci près que le mot « tranquillité » ne figure nulle part dans le dictionnaire nivellois.

PAS DE REPOS POUR LES ACLOTS !
A croire que cette devise est gravée dans leur inconscient collectif, ainsi que le suggère la liste partielle de leurs occupations : journée américaine ou du client ou découverte entreprises ou halloween ou des petits fruits ou sans voiture ou des bouquinistes ou du patrimoine ou portes ouvertes de la Collégiale (la préférée de mon épouse), semaine de l’emploi ou de l’arbre, mois de la solidarité internationale. Et encore : marché du samedi ou du terroir ou de Noël, foire foraine ou agricole, festival rock ou de musique militaire ou du carillon ou de la BD ou Cinétudiant ou Hocus Pocus, fête nationale ou de Wallonie ou de la musique ou médiévale ou des géants, expos, parcours d’artistes, chasse aux œufs 100 % équitable, braderies, brocantes, remise des labels de tarte al djote, saumon’s (si j’ai bien compris, il s’agit des répétitions du carnaval), carnaval (qui suit donc les saumon’s)…

« Ils ne s’arrêtent jamais, ces Alcoolos ! maugrée désormais ma femme.
– Aclots, ma chérie, pas Alcoolos.
– En plus, ils font des tours à longueur d’année ! »

Les tours, bien sûr ! Comment ai-je pu les oublier ? Surtout que cette manie de faire des crolles – des boucles, pardon – est presque aussi célèbre que la tarte al djote dont j’ai lu récemment qu’elle pourrait constituer un antidote au suicide.

Oui, le Nivellois adore faire des tours.
Je ne parle pas de mauvais tours qu’aucun top manager public jouerait au citoyen cochon payeur.

Je n’évoque pas non plus les tours de passe-passe pratiqués par certains élu(e)s. Comme devenir Mayeur à la place du Mayeur, fournir un logement du CPAS à la directrice… du CPAS ou s’approprier un quotidien grâce à l’argent du contribuable. A ce propos, les Don Quichotte de la démocratie ont tort de ruer dans les brancards. Car selon les futurs acquéreurs, la presse traditionnelle constitue un investissement plus fiable que les subprimes – l’avenir, quoi !
Quant aux journalistes, ils ne subiront aucune influence politique, dixit le rédacteur en chef en personne. La presse sans pression ; on n’arrête pas le progrès.
Rien de cela à Nivelles. Ici, les tours sont d’ordre sportif,
caritatif, folklorique, parfois religieux, mais toujours sympathiques. A commencer par ce semi-marathon rassemblant près de deux mille participants. Le plus extraordinaire, c’est que 10 % d’entre eux – on les appelle les
« Tipi Runners » – récoltent des fonds attribués à la recherche anti-cancer. L’initiative en revient à l’association
« Tipi dans les étoiles ». Parmi les quelques membres attablés devant leur tente amérindienne, j’avise une jolie petite dame qui vend des badges au lieu de fumer le calumet. Charmante, vraiment. Au point que je ne peux empêcher mon sentiment de s’extérioriser : « Ah, si j’avais vingt ans de moins ! » Si bien qu’un inconnu, un costaud affichant un sourire goguenard, vient à moi et me glisse à l’oreille :
« C’est ma femme. » Ma gorge se noue ; impossible de ravaler ma glotte. Je me sens rougir jusqu’au blanc des yeux. Et l’homme de poursuivre sans ciller :
– Cela dit, il n’y a pas d’âge pour courir. L’année prochaine, inscrivez-vous dans la catégorie « Enfants », ils ne parcourent qu’un kilomètre. Vous serez notre « Papy Runner ».

On viendrait me dire que ce gars est du genre pince-sans-rire que je ne serais pas plus étonné que ça.

Vient ensuite l’événement automnal qui circule sur toutes les lèvres depuis quelques jours : LE tour, celui que faisait autrefois une dénommée Gertrude devenue sainte et qui a par conséquent toutes les faveurs de Marie-Thérèse.
« Pourquoi n’as-tu pas fait cette marche commémorative ? me demande-t-elle ? Toi, le randonneur aguerri !

– Il faut se lever trop tôt, ma chérie… En revanche j’irai assister au retour des pèlerins cet après-midi. »
Non que je me sente concerné par les choses du culte – ma femme prie pour nous deux – mais fréquenter les bistrots avec la bénédiction de sa régulière (comme dirait Michel Audiard) procure une sacrée jouissance, vous pouvez me croire.

A peine me suis-je remis de « l’after Gertrude » qu’on annonce deux nouveaux tours ce week-end. Que choisir ? Les très sportives vingt-quatre heures de Nivelles dans le parc de la Dodaine ou les très folkloriques deux heures de poussette sur la Grand-Place ? Entre les deux, mon cœur balance. Non, je plaisante. Désolé pour les ultra-performeurs mais l’idée de tourner en rond aussi longtemps me fatigue, m’éreinte, me lessive. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas courir après l’horizon ? – Le premier qui franchit la ligne gagne un an d’abonnement à Nivelles Capital !

J’opte donc pour aller faire un tour (chacun le sien) sur la Grand-Place déjà colorée de monde. Une cinquantaine de poussettes se rangent en épis sur l’aire de départ, face aux stands. On se croirait au Mans, la dérision en plus. Il en y a pour tous les goûts, du bus miniature des TEC au camion de pompiers en passant par une multitude d’engins à roulettes rivalisant d’originalité. Et puis il y a Thomas, ce petit garçon au regard lumineux et pourtant atteint d’une maladie génétique incurable. C’est pour lui que l’on vend l’affiche de l’épreuve.

Le Bernie Ecclestone local annonce l’imminence du départ. La tension est à son comble. Un pétard explose et c’est parti ! Premier virage et première frayeur : une chaise roulante se renverse (heureusement mue par des infirmiers). Le carambolage est évité de justesse. C’est trop pour moi. Jamais mon cœur ne tiendra cent vingt minutes à ce rythme. Il faut que j’aille m’asseoir. Et tant qu’à faire, me rafraîchir puisque la pluie annoncée par l’IRM n’arrive pas – à mon avis, les météorologues devraient annoncer le contraire de leurs prévisions, ils se tromperaient moins souvent.

A la mi-course, je vais jeter un œil (que raconter sinon à Marie-Thérèse ?) Les essieux ont souffert. Quelques boulons jonchent le sol. Des roues se sont voilées. – Tiens, j’aperçois le Bourgmestre qui se cramponne au volant d’un engin. Talonné par la belle Valérie De Bulle, qui négocie l’épingle. Ça roule. Aussi puis-je m’en retourner à mon rafraîchissement.

Une heure plus tard, les difficultés du parcours ont eu raison de certains bolides. Les roues voilées ont carrément disparu. Ça ne roule plus, ça trottine ; les pousseurs s’étant métamorphosés en porteurs – Quels jusqu’au-boutistes, ces Aclots !
Et voilà, les deux heures sont écoulées. Le fameux Bernie Ecclestone va nous annoncer les résultats. And the winner is… le livreur de pizza ! Un pizzaïolo qui gagne à Nivelles ? Mince ! les fabricants de tarte al djote vont l’avoir mauvaise.
En attendant, plus la moindre poussette valide pour me ramener chez moi.

C’est aussi bien, au fond. La marche favorise la réflexion. Et je n’aurais pas assez du trajet pour songer à ce jeune Thomas rayonnant dans les bras de sa maman. Ni suffisamment de temps pour penser à la jolie petite dame et son costaud de mari, capables de voir les étoiles les yeux fermés. Savoir espérer n’est pas donné à tout le monde.

Quant à moi, je vous souhaite le meilleur pour les instants à venir – on ne sait jamais que je disparaisse avant le 31 décembre…
Archibald Pelote
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