L’empereur des sens

Mardi 12 Janvier 2010

Il n’est pas assez de deux yeux pour plonger dans la peinture de Franck Urban Cajal. Ses toiles ivres de couleurs se donnent à prendre plus qu’à regarder : les mains démangent de les palper, la bouche salive de les goûter, le nez pique de respirer les sulfureuses effluves qu’elles dégagent et pour peu, on entendrait le chant des sirènes. Ce Basque, très bien dans les siennes, semble s’amuser de l’effet qu’il produit. Curieux, ouvert, il se pose à deux pas, avide de recueillir l’expression de vos sens en émoi. Peut-être est-il déjà en train de saisir l’essence de son prochain tableau, lui qui dit n’étaler sur sa toile que l’alchimie magique, intemporelle et insaisissable de ses rencontres ? Lui aussi a plus d’yeux que les deux malicieux qu’il pose sur la vie : en maître des sens, il fouille au-delà des apparences et des rôles que nous pensons essentiels de jouer, pour rendre évident, éclatant, palpable et jouissif notre invisible reflet.


L’empereur  des sens
Le peintre-né
Franck Cajal est né peintre. Pourtant, ce n’est qu’en 1995, à 30 ans, que la peinture est venue, « comme ça », le jour où il s’est essayé à la reproduction d’une toile de Gustave Klimt, « La dame au chapeau noir », pour faire plaisir à une amie. Autodidacte n’est même pas un mot qui convient à cet expatrié que les aventures de la vie familiale ont guidé vers nos terres « tellement surréalistes et décalées » qu’il s’est plu à s’y installer. Pour autant que Franck s’installe quelque part, lui qui dit n’avoir des racines que dans le coeur... Dans le trait, la prise de possession des couleurs et de la matière, l’occupation de l’espace, le rendu de la lumière, la peinture vibre et frémit comme si c’était sa nature, la vraie, l’unique. Pour tenter de donner une explication à l’inexplicable, il me tend un texte écrit par l’un de ses amis poète, Matthieu Chavrier : « Poser des mots sur tes couleurs, mettre en couleur ton crayon sans faille, j’ai dû admettre que cela revenait à invoquer un Dieu bicéphale, c’est à la fois tout l’Or du monde et un épuisant combat contre la beauté obstinée que tu inspires et découvres. Et tout reste à dire lorsque je te vois, dans la forge incandescente de tes démons et de tes égéries, extraire de la nuit des temps une chute de reins, une prieuse agenouillée, l’Amante à l’oeil carnivore, une praticienne aux contours encore incertains. Tu peins comme tu me parles, Franck, paroles peintes, et peinture d’éloquence. »

L’empereur  des sens
Franck et ses autres
Les peintures de Franck sont vivantes : figées comme toute représentation, elles ne cessent pourtant d’être en mouvance. On y rencontre de belles gens, des couples, des histoires emballées d’étoffes luxuriantes qui laissent toutes échapper un sein. Chaque toile est comme un instant tiré à un film. Tous les personnages sont dans l’état d’être et tous semblent vivre intensément le moment. Ils sont dans la vie. Ils sont là, c’est tout. Visages expressifs, plongés en eux qui plongent en nous. Joues vives, yeux vifs, histoires vives, qu’est-ce qui pousse Franck à peindre cette foison d’instantanés ? « Ce qui m’inspire profondément dans la peinture, c’est cette hargne qu’ont les êtres à toujours vouloir essayer de « cacher ». D’abord, ce sont mes rencontres : à la fois mes rencontres avec les peintures, et les personnes que j’ai rencontrées en profondeur. Il y a toujours ce que j’appelle cet invisible reflet des choses. Les personnages se cachent constamment. Paradoxalement, mes gens sont dénudés, presqu’exhibitionnistes. Ils sont comme je les vois, comme ce qu’il s’est passé dans nos rencontres.

L’empereur  des sens
C’est la chance que j’ai de pouvoir peindre et pouvoir tout lâcher sur la toile. Je les remercie de cette manière d’être ce qu’ils sont, et d’être si limpides dans ce qu’ils essayent de cacher. » Là, face à nous, les personnages se touchent, se palpent, s’interpénètrent dans l’âme, en puissance, en entier. Regards en coin qui disent plus que les mots que l’on sent arrêtés au bord des lèvres, leurs vies sont intenses, magnifiques, denses. Sommes-nous voyeurs indécents ou acteurs à part entière de ces scènes emouvantes, troublantes, jamais ambigües ? Franck ne vous donne pas de réponse : il peint comme il le sent, avec les couleurs qui parlent intensément des sens, des « rouge sang », des « vert ouverture », des « bleu pacifique » puisés dans les mondes d’ailleurs où il est parti chercher de nouvelles inspirations. Matthieu, l’ami poète : « Tu n’es pas celui qui dompte la lumière, qui livre la beauté, qui modèle les femmes. Toi, tu les offres. Mais si tu peins, si tu ne cèdes pas un arpent de couleur à l’ombre, si tu ouvres pour nous le Monde, alors tout reste possible. » Empereur des sens...

Geneviève Pochet
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